.Ferme les yeux, imagine.
..Il fait nuit. Tu marches.
...Tu es dans une rue mal éclairée, et un unique lampadaire émet une lueur bleutée. Les nuages quelquefois se dégagent et laissent transparaître les faibles rayons lunaires. Cela te permet d'apercevoir tes mains, tes bras nus. Tu sens le souffle du vent sur ta nuque, mais tu n'en as que faire.
...Nous sommes au début du mois de janvier. Il fait froid. Tu marches.
..Ou plutôt non.
...Tu ne marches pas. Tu crois marcher. Sans effort, tes jambes te portent, mais ne savent que faire de ce poids vide qui les gêne, ce poids vide qui les encombre et les déstabilise.
..Et en effet, ce poids, c'est toi.
...Elles t'emmènent, titubent, te transportent difficilement à travers la ruelle, sans savoir où aller, sans savoir où mèneront ces pas, sans savoir...
....."Dis donc, ça n'va pas ?"
...Une voix. Chaude, grave, amicale. Il y a quelqu'un avec toi. Quelqu'un que tu aimes, qui t'aime, avec qui vous partagez beaucoup. Tu l'avais presque oublié, tellement ta tête est vide. Tu devines qu'il y a quelquechose dans cette voix qui te veut du bien. Plus que d'habitude. Cette voix est, comme toujours, reposante. Tu l'écoutes, elle te berce, et... Non, ne t'endors pas. Ecoute, elle t'apelle...
....."Qu'est-ce qui t'arrive ? qu'est-ce qu'il y a ?"
...Rien. Il n'y a rien. Rien d'autre qu'un grand vide dans ta tête, dans tes os, dans tes poumons. Tu inspires ; rien. Tu expires ; rien. Tu t'étouffes, en vain. Ton sang vide ne portait déjà plus ton oxygène. Tu ne sens plus le vent, tu ne vois plus tes bras. Tu n'as pas même froid. Tout a disparu.
...Rien. Il n'y a rien. Juste une carapace. Qui se traîne. Qui s'efforce de se mouvoir. De rester droite. Ne pas s'effondrer. Une carapace qu'on emmène à l'abattoir. C'est celà ; tu l'as compris, tes jambes l'ont compris, et maintenant elles savent. Elles marchent encore, t'emmènent, elles savent où aller, elles savent où se rendront ces pas.
...Des mots dans ta tête vide. Abattoir. Enterrement. Ton enterrement. Tu sais où tu vas. Tu veux éclater cette tête vide, tu veux casser en mille morceaux ces jambes qui t'emmènent à ta fin, tu veux hurler ton mal-être au monde, le dévoiler aux yeux de cet être, de cette voix, tu veux...
...Déjà tes yeux ne sont plus vides. Tu les as remplis de larmes. Larmes rougeoyantes qui coulent le long de tes joues. Tu les sens. Elles sont chaudes. Comme cette voix. Comme ces bras qui s'enroulent autour de tes bras.
....."Tu me fais peur. Met donc ta veste, tu vas choper froid..."
...Tu hoches mécaniquement la tête, mais tu ne le feras pas. Tu ne sens pas le vent, juste ces larmes qui sont maintenant sur tes lèvres, et ces bras qui t'enveloppent de leur chaleur. Quant aux tiens, que tu veux poser sur ses hanches, tu ne les sens pas non plus. Ils sont lourds, lourds de vide, lourds de fatigue et d'ennui...
..Chaleur éphémère sur ta joue. Le toucher de ses lèvres. Tu l'as ressenti. Mais déjà oublié.
..Il fait nuit. Tu es assis.
...Tu es dans une petite voiture blanche, et la ceinture te serre un peu. Les vitres embuées ne laissent apparaître qu'en fantôme la lueur bleutée des lampadaires. Cela te permet d'oublier ta présence, puisque tu n'te vois pas. Tu sens le souffle chaud de la voix sur ta nuque, mais tu n'en as que faire.
...Nous sommes au début du mois de janvier. Il fait froid.
..La voix est juste à tes côtés. Sa main sur la tienne. Tu ne sens rien.
...La voiture s'arrête. Tu descends, mais manques la marche ; tes jambes se dérobent. Mais la voix te rattrape, juste à temps, comme toujours.
.Non, tu n'es pas tombé.
..Non, elle ne t'a pas abandonné.
...Non, cette fois-ci, tu es toujours vivant.
..Alors va.
...Rentre chez toi, petit ange...